« Réincarnation »

C’est bizarre les psys ; ça pose parfois des questions déroutantes. La dernière fois, j’étais allongée sur le divan et, soudain, il m’a demandé :
— Et si vous vous réincarniez, qui ou que seriez-vous ? Ça nous en dira long sur vous car tout a un sens.
« Tout a un sens »… Il rabâche sans cesse cette phrase, ça doit être l’un de ses mantras. Je réfléchissais alors à ma réincarnation potentielle.
— Hum… bonne question… Je pourrais vous répondre que j’aimerais être un chat pour son indépendance, ses neuf vies, ses longues siestes au coin du feu… ou un cheval pour son élégance, sa douceur, les grandes balades qu’il fait et la liberté qu’elles lui offrent. Ou encore un oiseau pour son insouciance, parcourir et découvrir l’immensité du ciel. Mais ce serait si je ne tenais pas compte de mon côté gourmand qui lui, me donne envie de devenir chocolat.
— En quinze ans, je n’avais encore jamais entendu un tel désir, c’est surprenant, mais très intéressant… Développez, je vous écoute.
— En fait, j’adore le chocolat, j’en mange tous les jours ; plus exactement, j’en déguste, j’en savoure – en tablette, en tarte, en gâteau, en truffes… – c’est toujours le même régal !
Cette denrée est souvent associée au plaisir. Je voudrais donc être cet or noir, blanc, au lait, aux amandes, aux noisettes… – il en faut pour tous les goûts – pour décorer les pâtisseries ou même en être l’ingrédient phare, les rendre toujours plus alléchantes. Je serais à la fois émue et fière devant les yeux brillants des enfants qui me découvriraient à Pâques, me déballeraient à la hâte avant de me croquer avec avidité et garderaient des traces de moi plein les mains, tout autour de la bouche… Je serais aussi susceptible d’apporter du réconfort à des personnes hospitalisées et me sentir utile me satisferait.
Par ailleurs, j’ai appris récemment qu’il existait des massages au chocolat et je me dis qu’être étalée sur le corps de quelqu’un, le recouvrir de ma chaleur, le détendre tout en lui procurant du plaisir et en exhalant une odeur agréable doit s’avérer une expérience inoubliable, sensorielle et sensuelle.
Mais si je me réincarnais en chocolat, il faudrait que ceux entre les mains desquels je tomberais sachent m’apprécier ; je ne supporterais pas d’être dévorée, ingurgitée, avalée sans ménagement. Si tel était le cas, je me vengerais en les faisant grossir sans pitié.
— Bien… Je ne sais pas si je devrais vous le dire mais, vous m’avez intrigué et captivé aujourd’hui. À la semaine prochaine.